Présent pour introduire la séance, Weerasethakul était doublement content : être de retour à Cannes et ne pas avoir à chausser le smoking, car précisément, a-t-il dit, « ce n’est pas un film à smoking. » On est évidemment aussi ravi de recevoir quelques nouvelles de notre chamane thaïlandais préféré avec ce court long-métrage (1h07). Ceci juste après le (long) film-juke box pompier de Xavier Dolan (Laurence Anyways), autant dire que la séance fut apaisante. Et pourtant, le film est parcouru presque sans discontinuer de quatre ou cinq accords de guitare espagnole (!), dont le cinéaste – à l’image dans la scène d’ouverture – contrôle et lance la mesure auprès du musicien. Pour le reste, on n’est pas dépaysé. Le Mekong Hotel est un lieu habité, par quelques habitants, mais évidemment une foule d’invisibles : des esprits, des fantômes – appelés ici les pobs. On remue la terre sur les rives du fleuve, ce qui ne manque sans doute pas de les agiter.

Point de singe aux yeux rouges ici, mais une forme de recherche et de radicalisation dans la mise à plat de la frontière fiction-documentaire - évidemment, superbement ignorée – et, surtout, du « réel » et du « surnaturel », de cette circulation des âmes dans les enveloppes corporelles. Ceci avec un traitement visuel prosaïque. On passe ainsi, sans coup férir, d’une discussion mollassonne sur tout et rien à l’évocation du maniement du fusil M-16 (toujours d’autres fantômes, ceux de l’histoire et de la guerre civile, comme dans Oncle Boonmee) en passant par une scène d’anthropophagie, ou encore un personnage masculin possédé par la voix d’une vieille femme. En présentant la séance, Weerasethakul a parlé d’une déclaration d’amour à ce fleuve. Ce dernier le lui rend bien. Final de Mekong Hotel : cohabitation sur l’eau de jet-skis, paradant et dessinant des arabesques sur les flots, et d’un tronc d’arbre, qui a la sagesse de bifurquer en traçant une improbable diagonale. À moins d’un retournement de situation improbable, on tient déjà le plus beau plan du festival.