Un poissonnier napolitain, père de famille, escroc à la petite semaine, se fiche éperdument de l’émission Big Brother que regardent assidument des millions d’Italiens. Puis, il se met à moins s’en ficher, le jour où sa fille le convainc de passer le casting de l’émission. La perspective d’une sélection se visse dans son crâne pour ne plus en ressortir. Refoulé aux portes du studio, il s’obstine à croire en sa bonne étoile et ne pense plus qu’à une chose : entrer dans cette petite boîte, la télévision, vers laquelle se portent tous les regards, ceux de ses proches, ceux du quartier ; entrer dans leur champ de vision et d’admiration, à côté duquel le quotidien n’a plus qu’une valeur dégradée.

Matteo Garrone nous propose de suivre le fil de ce déni de réalité galopant, jusqu’à une forme consentie de paranoïa – le héros s’imagine que les décideurs sont partout, qu’ils l’observent, qu’ils peuvent encore le choisir. Il le fait sans jamais partager la foi de son personnage, sur lequel on a toujours une longueur d’avance, une hauteur de vue qui repousse sa névrose à distance hygiénique. Le spectateur est amené à suivre sa folie de l’extérieur, dans cette position confortable du non-dupe autorisé à se navrer, à compatir, à rire un peu aussi de la naïveté de ce serf volontaire, et donc de toute cette classe de télémaniaques qui préfèrent, ô égarement, la télévision au cinéma.

Cette critique de la société du spectacle, aux dires du réalisateur, devait être une comédie. C’est raté tant la grandiloquence de ces plans-séquences exsudant d’ambition rappelle à quel point le film se prend au sérieux. Les acteurs sont noyés dans cette quête toute personnelle de virtuosité qui vise, à coups d’amples travellings au steadycam, à accumuler un maximum de prestance et de dignité. Garrone ne se risquerait pas à plonger ses mains dans le cambouis du genre et déchoir de sa précieuse stature d’auteur. La comédie, genre essentiellement populaire, recoupe trop le public qu’il brocarde. C’est ignorer qu’elle peut atteindre au plus grand des raffinements, si elle accepte sa vulgarité au sens étymologique du terme, de partir de choses basses, sans chercher à se distinguer de ce qu’elle représente. Garrone a choisi d’établir une distance infranchissable entre ceux dont on rit et ceux qui rient, celle de l’Art. Il n’y a rien de plus déplaisant et, disons-le, de plus mortifère pour le rire et pour l’art. Dans son histoire, le cinéma italien a donné quelques chefs-d’œuvre définitifs sur le spectacle, sur la télévision. Il est temps de s’y replonger : Ginger et Fred de Federico Fellini et, surtout, Bellissima de Luchino Visconti, cellule souche de ce pompeux Reality (rien que le titre…).