Il y a des jours comme ça où Cannes n'est définitivement pas une manifestation comme les autres. Avec pour décor un temps écossais donnant au(x) festival(iers) des airs de chien mouillé, étaient présentés ce lundi les films d'Alain Resnais (Vous n'avez encore rien vu), Abbas Kiarostami (Like Someone in Love) et Hong Sang-soo, en compétition officielle : programme pour le moins somptueux. Il s'agira de revenir sur les deux premiers, mais c'est bien le Coréen qui, aujourd'hui, a donné une belle bouffée de fraîcheur à une sélection pas très convaincante jusqu'ici : du cinéma généreux, inspiré et inventif, vivant et subtil, qui aurait bien mérité plus qu'une projection unique au Grand Théâtre Lumière – à n'en point douter, Hong Sang-soo doit sa présence à l'officielle à celle d'Isabelle Huppert au casting.

Avec ce personnage d'Anne, une étrangère en villégiature en Corée du Sud, In Another Country adopte principalement pour langage un sabir-international english. Si les décalages, incompréhensions et phénomènes d'incommunicabilité produisent leurs effets comiques, ces problèmes de mots rendent surtout d'autant plus centrale la corporalité, superbement exploitée par le cinéaste. Les protagonistes se trouvent dans la nécessité d'adopter des poses et des attitudes étranges, d'inventer des gestes, d'autant plus qu'il s'agit de séduction. Le corps comme langage : on retombe sur le burlesque dans sa plus pure expression, avec une mention spéciale pour un inénarrable maître nageur, grand dadais candide et infantile, négatif de son "concurrent", un cinéaste vaniteux et sentencieux. Toujours en relation avec le burlesque, on retrouve ce même goût de la précision et du détail, comme par exemple, l'ouverture parfaitement synchronisée de deux parapluies. Par ailleurs, sous couvert de prosaïsme, Hong Sang-soo convoque tous les éléments de la mise en scène : son (superbe scène de barbecue), cadres graphiques, rimes colorées délicieuses, et le motif du zoom avant, à la fois recadrages et mise en scène dans la continuité des plans.

Comme d'autres œuvres du même réalisateur, la beauté d' In Another Country tient dans sa simplicité apparente et sa complexité véritable. Hong Sang-soo met ici en œuvre un narration assez étourdissante – notamment autour de la condition et de la mise en abyme du comédien – en deux temps trois mouvements, quand d'autres élaborent des enrobages entièrement voués à être qualifiés de virtuoses – il faut bien le dire, le film de Resnais, vu au petit matin, dégage cette impression. Tout part d'une pension balnéaire où une jeune femme s'ennuyant ferme se met à élaborer des scénarii de courts métrages inspirés de la figure d'une cinéaste française rencontrée au festival de Jeonju. Dans ce qui est en train de devenir un grand œuvre autour de la répétition et de la variation, Hong Sang-soo fait se succéder, via le fil de la plume de la scénariste, trois récits – on retrouve ici la forme "feuilletonnante" de Les Femmes de mes amis ou Oki's Movie. Avec un lieu unique où évoluent les mêmes personnages, sous les aspects drolatiques des déclinaisons sentimentales dans ces trois situations, se joue la gravité de la solitude et de la difficulté d'être : l'impossibilité de synchroniser le désir des autres avec les siens.